Histoire de colombophobie ordinaire

Sur le balcon, entre deux jasmins que j’essaye péniblement de maintenir en vie, il y a un de ces bacs à fleur rectangulaires en plastique orange encore rempli de terre, dans lequel ont trépassé les géraniums de l’an dernier. Je n’ai pas comme on dit la main verte.
Le bac est posé légèrement en hauteur sur un truc. Depuis plusieurs semaines il se recouvre des petites brindilles coupées sur les jasmins que je taille maladroitement et de quelques feuilles égarées ça et là que je ramasse. Orienté plein sud, mais ombragé et à l’abri du vent, l’endroit est calme, idéal pour un jeune couple de pigeons qui démarre dans la vie.

C’est ainsi qu’à ma grande surprise, sortant ce matin fumer ma première cigarette de la journée je suis tombé nez à nez avec deux de ces volatiles qui ont aussitôt pris la poudre d’escampette.

Interloqué par cette rencontre inattendue je reviens un peu plus tard jeter un oeil. Ils étaient revenus. L’un (ou l’une je ne sais pas faire la différence) dans le bac de terre en train de trafiquer je ne sais quoi, l’autre patientant sur la rambarde du balcon, une brindille dans le bec. J’ai gesticulé pour les faire s’envoler, ce qu’ils ont fait.

J’ai déduit de ces observations que le couple était en train de s’installer un nid dans le bac à fleur désaffecté. Nous avons alors ma femme et moi entrepris d’enlever les brindilles, feuilles et autres agréments qui leur rendaient l’endroit accueillant.

Mais ils sont revenus. Cette fois c’est ma femme qui les a chassés de façon ferme mais correcte en criant « va-t-en » ou quelque chose d’approchant.
J’ai alors, pour leur en rendre l’accès impossible, ingénieusement planté têtes bêches dans le bac quelques branches d’arbres qui traînent là parce que mon fils veut toujours, allez savoir pourquoi, ramener une branche ramassée par terre quand on se balade, branches qu’évidemment il ne faut pas jeter.
Aux dernières nouvelles, ils ne sont plus revenus.

Ma femme et moi avons ensuite partagé un sentiment mitigé.

Nous éprouvions tous les deux de la compassion pour ces animaux qui devaient certainement se préparer à un heureux événement pour chercher à s’installer ainsi à l’abri sur ce qu’il croyaient être une terre d’accueil. Elle éprouvait une sorte de culpabilité, et moi aussi mais moins. L’instinct maternel sans doute.
Elle n’aurait pourtant pas plus que moi voulu cohabiter avec eux. A cause des nuisances.
Nous savons tous les deux que les pigeons ne sont pas soigneux avec leur habitat comme nous le sommes. Ils chient un peu n’importe où, en particulier sur ma voiture et la vôtre. C’est énervant parce que d’une part ça ne me viendrait pas à l’idée d’aller chier sur la voiture des autres, et parce qu’ensuite, qui c’est qui nettoie ? C’est bibi.
Il y a aussi le bruit. Leur roucoulement n’est pas désagréable quand on l’entend occasionnellement, c’est même un son plutôt doux. Mais il se révèle insupportable si vous le subissez pendant une durée prolongée.
On les dit aussi porteurs de toutes sortes de parasites, tous les parents savent ça, mais peut-être n’est-ce qu’une rumeur que réfuterait n’importe quelle étude vétérinaire.
Et puis, vous allez peut-être nous trouver égoïstes, mais nous n’avions tout simplement pas envie de partager une quelconque promiscuité avec ces ramiers que nous ne connaissons pas, et encore moins que, l’endroit étant accueillant, viennent s’y installer toute une colonie.

Cette histoire me fait penser à mon ami Maxime avec qui nous déjeunions un jour en terrasse et qui, voyant au raz du sol un colombidé s’approcher de notre table a été pris d’une danse de Saint-Guy. Paniqué, il a fini par se lever pour s’éloigner jusqu’à ce qu’on chasse l’importun. Il m’a expliqué par la suite qu’il ne supportait pas les pigeons, sans savoir vraiment pourquoi. Peut-être un traumatisme d’enfance. Je crois que les gens comme lui sont rares.

Moi je n’ai rien contre les pigeons. J’aime tous les animaux sans exception, à part peut-être les araignées. Mais malgré la compassion et le sentiment de culpabilité, j’étais quand même soulagé d’être débarrassé de ces visiteurs.

Je sais bien qu’il y a des défenseurs de la cause animale qui vont être choqués par mon histoire, que certains pensent que les pigeons sont une espèce remarquable. Et je le reconnais volontiers.
Bien que mon amateurisme en matière de colombophilie frise l’ignorance, je sais comme tout le monde que les pigeons sont capables de parcourir des distances incroyables et de revenir à leur point de départ sans coup férir. Je sais que le peuple des pigeons a une histoire glorieuse, que par son rôle de messager il a été mêlé depuis l’antiquité à l’histoire humaine.
Je sais aussi qu’il y a eu parmi les pigeons de véritables héros de guerre, contrairement à ces planqués de moineaux, que certains sont morts pour la France, et que certains même ont reçu les honneurs militaires pour services rendus à la Nation.
On m’a aussi expliqué un jour que les pigeons sont monogames, lorsqu’un couple de pigeons se forme, il est uni pour la vie, et que c’est en cherchant son compagnon que le pigeon voyageur retrouve son chemin. Je ne sais pas si c’est vrai, mais j’ai trouvé ça touchant.

Je sais aussi que la colombe, qui n’est rien d’autre qu’un pigeon blanc, est symbole de paix.

Je sais tout ça. Mais il n’empêche que je ne crois pas possible une cohabitation harmonieuse entre ma famille et un couple de pigeons sur mon balcon. Et pourtant je ne suis pas colombophobe.

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4 réflexions sur “Histoire de colombophobie ordinaire

  1. Les pigeons des villes sont de véritables rats volants (rapport aux maladies, veux-je dire). Je me souviens, lorsque nous habitions encore en région parisienne, que des dizaines d’entre eux venaient chaque soir dormir sous le toit de l’immeuble : nos appuis de fenêtres étaient recouverts d’une croûte de fientes séchés (et pas toujours séchées…) de plusieurs centimètres d’épaisseur. C’était charmant.

    Cela étant, en souvenir de mon grand-père colombophile, je ne peux pas me fâcher avec ces volatiles, son âme ne me le pardonnerait pas.

Ne soyez pas timides

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